“Je m’en souviendrai toute ma vie, certain!”

Bon, d’accord, il est possible qu’un bon nombre de soirées trop alcoolisées m’aient fait dire à tord “bien sur, je me souviendrai de tout” plus de fois qu’à mon tour. Cela étant dit, être capable de porter un jugement objectif sur sa propre mémoire, et pire encore, de dire si un moment que l’on est en train de vivre y restera gravé, ça n’a rien d’évident. Pour un exemple plus marquant, repensez aux plus ou moins intenses séances de révision, et surtout, aux moments de stress lorsque vous vous êtes trouvés incapables de répondre sur un sujet que vous pensiez pourtant connaître. En bref, regardons ce que l’expérience peut nous dire sur notre jugement et notre mémoire.

C’est dans la revue Psychological Science et grâce à des chercheurs de plusieurs université (dont UCLA ou la Colorado State University) que l’on peut lire le compte-rendu d’expériences ayant trait à une auto-évaluation des performances d’apprentissage. Trois expériences sont ainsi proposées, et les deux premières sont fort proches. Il s’agit en effet de montrer une série de mots à retenir, écrits en grand ou en plus petit, et de demander au sujet de prédire sa performance, la façon dont il va se souvenir des mots. Chaque mot sera montré une fois ou deux (dans l’expérience 1) et une fois ou quatre (expérience 2). Les chercheurs veulent mesurer l’impact des deux variables (nombre de fois où l’on a montré le mot, et taille de la police). Et comme ils s’y attendaient, les effets ne sont pas les mêmes sur la prédiction de la performance, et sur la performance elle-même. Ainsi, beaucoup de sujets pensent qu’une police plus grande les aidera mieux à se souvenir d’un mot (puisqu’on a moins d’efforts à faire pour le déchiffrer), et cela n’est pas vrai dans les faits. En revanche, il semblerait que nous sous-estimions l’impact du nombre d’apprentissages sur la mémoire. En clair, même si ça ne vous semble servir à rien, n’hésitez pas à relire votre cours une fois de plus.

Dans une troisième expérience, ce sont les croyances que l’on va juger. Pour cela, on présente le protocole de l’expérience précédente, et on demande aux sujets d’estimer l’influence d’un paramètre. Ainsi, on leur dira “Si je suis capable de retenir 40 % des mots en police petite, quel pourcentage de mots écrits en grand retiendrais-je ?”. Là encore, la taille de la police est associée dans l’esprit des gens à un apprentissage plus facile (à tort, donc). Mais ils furent bien plus sensibles au nombre d’apprentissages.

Pour expliquer cela, les psychologues invoquent deux effets. Tout d’abord, nous sommes enclins à penser que si quelque chose est simple à assimiler, alors nous nous en souviendrons longtemps (d’où les erreurs sur l’importance de la taille de la police). En l’occurrence, on se souviendra plus facilement de quelque chose dont on a compris le sens que d’une règle d’apparence simple mais mal comprise. Ceci semble militer pour un apprentissage “intelligent” des cours (dans le sens où il faut chercher à se les approprier, à les comprendre plus qu’à les apprendre). Ensuite, il y a un effet que l’on pourrait appeler “biais de stabilité” : nous avons tendance à estimer que notre mémoire sera dans le futur comme elle l’est au moment présent, en passant outre les différentes sélections qui s’opèrent avec le temps (il nous paraissait impossible à l’époque d’oublier Larusso, et pourtant…). Il faut s’en souvenir, et étudier un peu plus que ce qu’il nous paraît nécessaire.

Petit ralentissement.

Je voulai juste passer un petit mot pour m’excuser du ralentissement dans la publication d’articles, mais les déménagements successifs font que mon accès au net est fortement perturbé (j’ai l’impression d’écrire pour Bison Futé avec tous ces euphémismes). Ca ira mieux d’ici une semaine ou deux, mais en attendant, n’hésitez pas à vous abreuver au C@fé des Sciences.

Le cervelet apprend de ses erreurs.

Souvenez vous, nous en avions discuté à propos des processus de mort programmée, le développement du cerveau et du système nerveux se fait de la façon suivante : un grand nombre de neurones poussent vers une destination, et ceux qui arrivent en retard se suicident. De la même façon, dans le cerveau, de nombreuses connexions doivent se créer entre différents neurones (pour créer des synapses), afin de former des réseaux qui effectueront différentes tâches. Et comme pour aller coloniser des organes éloignés, les neurones effectuent un grand nombre de connexions un peu au hasard, et celles qui ne sont pas bonnes sont supprimées.

Prenons l’exemple du cervelet. Celui-ci reçoit une quantité de signaux sensoriels (la sensation de chaleur ou un stimulus visuel du sexe opposé, par exemple), apportés par les fibres moussues, et va les traiter pour obtenir une réponse motrice appropriée (retirer sa main du feu ou siffler une fille dans la rue). Les fibres moussues doivent délivrer leur message à un type de neurones particulier : les grains. Ceux-ci transfèreront ensuite l’information vers les cellules de Purkinje, d’autres neurones.

En observant grâce à des techniques de microscopie de fluorescence la formation des connexions synaptiques dans le cervelet de souris, l’équipe du Professeur Scheiffele (basée à Bâle et à l’Université de Columbia) a pu mettre en évidence la formation de connexions entre fibres moussues et cellules de Purkinje (sautant ainsi l’étape des grains, indispensable) puis leur disparition. Cela montre que les fibres moussues, bien que ne fonctionnant apparemment qu’an coopération avec les grains, n’ont pas de cibles spécifiques a priori, mais opèrent plutôt par tâtonnement, corrigeant a posteriori ses erreurs. À moins que ces liens fibres moussues-cellules de Purkinje ne jouent un rôle encore inconnu dans le développement du cervelet.

L’équipe de chercheur a aussi pu mettre en lumière la contribution d’une protéine, répondant au doux patronyme de BMP4. Ce nom de scène vient de Bone morphogenetic protein, puisque cette protéine est connue pour son action lors de l’ostéogenèse, où elle participe à la spécialisation des cellules. Cette protéine sert, si l’on en croit les résultats publiés dans PLoS Biology, à restreindre les fibres moussues à la couche où se trouvent les grains, en servant de répulsif aux alentours des cellules de Purkinje. En revanche, cette protéine n’agit pas seule, et il existe de nombreux candidats pour renforcer son rôle.

La plupart des études médicales sont-elles fausses?

Bien que le soufflé Médiator soit un peu en train de retomber, l’affaire n’a rien fait pour améliorer la confiance du grand public envers le monde médical, déjà ébranlée par de pareilles polémiques. Même sans s’embarquer dans les théories complotistes plus ou moins en rapport avec la réalité qui courent sur les liens entre les milieux scientifiques et les grands groupes pharmaceutiques, il faut avouer que toutes les recherches menées ne sont pas présentées (et encore, quand elles le sont au grand public) de la façon la plus limpide, et le doute raisonnable est une position légitime. D’autant que si l’on en croit certains, la majorité des études médicales publiées sont fausses.

C’est en effet le point de vue de John Ioannidis, celui qu’il a exposé dans une publication de 2005 dans PLOS. Le constat de base : beaucoup de résultats publiés ne sont pas reproductibles (voire ici ou ). C’est en soi inquiétant, et le chercheur nous donne plusieurs explications ainsi que quelques pistes pour améliorer cet état de fait. Tout d’abord, inutile de se voiler la face : une partie des études fausses provient bien d’une mauvaise méthodologie. Par exemple, on peut pointer du doigt des études fait sur un très faible nombre de sujets (rappelez vous le lien entre vaccination et autisme, basé sur une étude de 12 cas -avec dans ce cas précis une petite dose de mensonge-), ou des études qui montre un effet très faible.

Mais une autre erreur provient de la façon même dont on évalue généralement les résultats. En effet, on emploie généralement une valeur p de 0.05, c’est à dire que l’on a 5% de chances d’obtenir un faux positif (une étude qui confirmera une hypothèse alors que celle-ci est fausse). Si le risque ne semble pas si élevé, il n’est pas non plus négligeable. De plus, Ioannidis propose quelques pistes simples à garder en tête avant d’aborder une publication médicale :

  • Moins il y a de sujets dans l’étude, plus celle-ci a de chances d’être fausse.
  • Plus l’effet est faible, moins l’étude a de chances d’être vraie : ainsi, les liens entre cancer et consommation de tabac sont bien plus plausibles que l’influence d’un gène sur une maladie multi-génétique.
  • Plus le nombre de paramètres testés est grand, moins l’étude a de chances d’être vraie.
  • Plus les critères sont flexibles, moins l’étude a de chances d’être vraie : cette flexibilité peut en effet faire passer un résultat négatif pour un positif.
  • Plus il y a d’intérêts financiers et de préjugés dans le domaine de l’étude, plus celle-ci a de chances d’être fausse.
  • Plus le sujet est “chaud”, moins l’étude a de chances d’être vraie : on pourrait penser que l’effet est inverse puisque le nombre d’équipes différentes est plus élevé, mais les études sont faites au même moment, le timing faisant tout. C’est ainsi que l’on constate souvent un grand enthousiasme pour un domaine après quelques publications phares, suivi du contre-coup une fois les vérifications faites.

L’une des clés pour améliorer la qualité des recherches médicales semble tenir dans l’évaluation de l’hypothèse testée. Ainsi, si une hypothèse a fait l’objet de nombreuses recherches, une nouvelle étude la confirmant aura plus de chances d’être vraie que si cette hypothèse n’a pas été testée ou très peu. Il vaut mieux donc réserver les “grands moyens”, des études poussées sur un très grand échantillon, pour des hypothèses sur lesquelles on a déjà une bonne idée, afin de tirer le meilleur profit de l’investissement nécessaire. Enfin, plutôt que de pencher sur une publication il faut voir le domaine dans son ensemble, en tirant parti de méta-analyses.

Au bout du tunnel.

Pour rester dans la thématique de l’au-delà , voici un article écrit à l’origine fin 2009 pour le défunt magazine “Fractures”.

Popularisé par le cinéma et la télévision, l’image que nous avons de notre dernier souffle est presque un fait acquis pour la majorité des gens. En raison de la forte charge émotive de tous les sujets liés à la mort, de nombreuses croyances gravitent autour de celle-ci. Cela n’a pas empêché quelques scientifiques de se pencher sur le sujet, pour nous livrer un point de vue original.
Quand on évoque la mort, une image s’est imposée depuis quelques décennies dans l’imaginaire collectif : celle du passage dans un tunnel, vers une lumière, où l’on serait accueilli par la voix de proches, voire par la divinité auprès de laquelle on a investi son capital croyance. Cette vision des choses a été popularisée par un livre de Raymond Moody, sorti en 1975 aux Etats-Unis, intitulé ”La vie après la Vie” (Life after Life), et marquera profondément la culture, inspirant des œuvres plus ou moins heureuses, comme ”l’Expérience Interdite” (Flatliners) qui verra Julia Roberts, Kevin Bacon et William Baldwin suivre Kiefer Sutherland dans son exploration de la mort, ou le plus dispensable roman ”Les Thanatonautes” de Bernard Werber.
Raymond Moody, dans son livre pionnier, se base sur divers témoignages pour décrire ce qu’il appellera les N.D.E.- Near Death Experience-, que l’on traduit dans la langue des Curie par E.M.I.- Expériences de Mort Imminente-, qui se produit au moment de la mort. Ces témoignages viennent généralement de patients ayant subi des arrêts cardiaques, allant parfois jusqu’à la déclaration d’une mort cérébrale.
A partir de ces témoignages, le médecin a pu trouver les points communs, et je suis donc en mesure de vous dire ce que vous ressentirez probablement peu avant votre mort (dont la date sera donnée dans un prochain article, évidemment). La première impression décrite est celle d’un tunnel, une spirale dans laquelle vous vous sentirez aspirés. Attirés par cette spirale, flottant littéralement, vous sortirez ensuite de votre corps (c’est la phase de décorporation), pour observer celui-ci et le reste des alentours. Après une telle expérience, certains ont pu décrire cet environnement, indiquant la couleur des vêtements du chirurgien ou les opérations qu’ils menait sur leur propre corps. Puis viendront ensuite de surprenantes rencontres : d’abord des proches, parfois ce que quelques uns appelleront des ”âmes en peine”, puis un ”être de lumière”, amical et apaisant. La rencontre de cet être fait resurgir notre vie passée, souvent à travers un dialogue, ce qui vous invitera à la passer en
revue (le fameux ”j’ai vu toute ma vie défiler devant mes yeux”). Enfin viendra le temps de passer la frontière vers l’au-delà. Dans les témoignages analysés par le Dr Moody, la description s’arrête là, les patients n’ayant pas franchi cette frontière. Je ne pourrai donc pas vous dire davantage à quoi ressemble le Paradis, l’Enfer, ou quoique ce soit d’autre auquel vous vous sentez destiné.
Ce déroulement est issu de témoignages humains, de personnes fortement secouées qui plus est, et il nous faudra donc le prendre avec des pincettes. Nous n’avons à ce jour aucun moyen de mesure plus objectif, si tant est qu’il en existe. Cette description semble toutefois faire consensus dans la communauté médicale, nous allons donc nous baser sur cette vision pour tenter de comprendre ce qui se cache derrière ce ”voyage”.
Ce qui fait moins consensus, ce sont les mécanismes qui causent ce ”voyage”, où les impressions que l’on en a, et l’interprétation que l’on peut en faire. Comme l’indique subtilement le titre de l’ouvrage du Dr Moody, celui-ci en fait une interprétation spiritualiste : il s’agirait là d’une preuve, de LA preuve de l’existence d’une vie après la mort. Une fois la frontière vers un ”autre monde”, un ”au-delà”, passée, le mourant recommence alors une autre vie, auprès de ses proches. Cette interprétation a le mérite d’être rassurante ( et une étude a montré que les gens ayant vécu une E.M.I. ont moins d’appréhension face à la mort) : la mort n’est plus une fin, mais un nouveau départ, et les proches disparus ne le sont que temporairement. La plupart des religions proposent d’ailleurs une vision de ce genre : là ou le bât blesse, c’est que les patients ont pu décrire des expériences en rapport avec toutes ces religions (chacun voyant ce en quoi il croit). Si l’on considère qu’il y a au mieux une de ces religions qui a raison, on comprend alors que l’expérience est fabriquée dans l’esprit du patient.
Souvent enclins à marcher sur des plates-bandes spirituelles, des scientifiques se sont alors emparés du sujet, pour chercher une version plus prosaïque des choses. Une première hypothèse a été avancée assez tôt, en 1975, par le psychologue Stanislav Grof. Elle part d’un constat simple : l’impression de flotter, le tunnel, puis une lumière nouvelle et très vive, ça ne vous rappelle rien ? L’hypothèse de Grof est donc que le traumatisme de la mort ferait revivre un autre traumatisme, celui de la naissance. Une hypothèse élégante, mais qui semble aussi efficace qu’un bunker en balsa : aucune preuve n’a été à ce jour faite de mémoire infantile aussi poussée. De plus, l’utérus ressemble fort peu à un tunnel, surtout que la tête du nouveau-né est généralement vers le bas et que ses yeux sont fermés. Un dernier fait semble sonner le glas de cette belle théorie : parmi ceux qui ont vécu des E.M.I., certains sont nés par césarienne. Ajouter que les méthodes de recollection de la mémoire utilisées par le docteur impliquaient la prise de LSD serait sans doute tirer sur une ambulance.
Cependant, depuis la fin des années 70, les connaissances sur le fonctionnement de notre cerveau ont progressé bien plus vite que la carrière d’Henri de Raincourt. Nous savons que certaines substances, comme les kétamines, peuvent provoquer des sensations de décorporation. Des chercheurs parisiens ont même montré que cette impression de sortie du corps physique peut être produite en stimulant une partie précise du cerveau. Autrement dit, le début du ”voyage” peut très bien être produit par notre esprit lui-même, secoué par une expérience un brin stressante, pas besoin d’invoquer une âme quelconque(Note du futur : je n’ai pas réussi à retrouver la référence exacte -elle est dans un livre dans un carton-, mais vous pouvez regarder ici et ). Nous connaissons également de nombreuses drogues qui induisent des hallucinations auditives et visuelles : cela signifie qu’il existe des circuits de notre cerveau capable de les produire. On peut alors assez bien imaginer que ceux-ci, agissant de concert avec d’autres circuits comme ceux empruntés par la MDA (méthyl-dioxyamphétamine), responsables de la résurgence de souvenirs lointains, peuvent très bien expliquer le retour des proches, et le film de notre vie… Enfin, lorsque le cerveau est privé d’oxygène, on sait que les neurones se dérèglent, le rythme de leurs informations devenant anarchique. En tentant vainement d’interpréter les signaux confus provenant du cortex visuel, on peut obtenir l’impression de spirale, ou de tunnel.
Les connaissances scientifiques nous permettent d’éclairer sous une lumière nouvelle des phénomènes perçus comme paranormaux, en raison de leur lien  étroit avec la mort. Toutefois, il ne lui appartient pas de trancher sur la question de la vie après la mort, qui est avant tout une question de croyance. Tout ce qu’elle nous dit, c’est que pour trouver des signes de cette ”autre vie”, ceux qui y croient devront chercher ailleurs.

De l’argumentation par ignorance.

Après avoir vu le dernier Clint Eastwood, et une discussion qui n’avait pas grand chose à voir si ce n’est un lien vague avec le paranormal, j’avais envie de parler d’une façon d’argumenter : l’argument par ignorance. En gros, il s’agit de dire que puisque l’on n’est pas capable de donner une explication “scientifique”, l’explication est forcément paranormale. Ainsi, si une table se met à léviter sans action mécanique apparente, il s’agira de l’action d’un esprit (surement un ancien déménageur). Bien entendu, ces explications ne viennent généralement pas d’une démarche scientifique (notamment parce qu’elle ne sont pas falsifiable, c’est à dire qu’on ne peut pas concevoir une expérience pour montrer qu’elles sont fausses) : on peut tout à fait proposer avec autant de preuves et de moyens de vérifier son hypothèse que la table bouge par la volonté pure d’un humain, ou à cause d’une idée étrange qui passait par la tête du monstre de spaghetti volant.

Il s’agit là d’opérer un glissement subtil entre l’inexpliqué et l’inexplicable. L’inexpliqué ne pose pas vraiment de problème à un scientifique (si ce n’est de lui donner envie de proposer une explication), et il n’y a je pense aucune honte à ne pas connaître la réponse à un problème. En revanche, c’est faire preuve d’une incroyable prétention à supposer que si l’on n’est pas capable de donner une explication rationnelle, c’est qu’elle n’existe pas. Simplement, parfois, la solution n’est pas évidente pour un public non-averti (et cela inclue beaucoup d’experts de toutes sortes).

Pour voir comment ce type d’argumentation peut être employé et être presque convainquant, je vais raconter une petite histoire. Cette histoire se déroule dans la petite bourgade de Vailhauquès, au cœur du Languedoc. Nous sommes en novembre 1987, et la commune est soudain parcourue par la rumeur : un poltergeist a débarqué. L’esprit se manifeste par des coups sourds et répétés dans les murs d’une maison. La maréchaussée ne trouvant rien, et la commune n’étant pas à portée d’Ecto-1, c’est le para-psychologue Yves Lignon qui va venir à la rescousse des habitants un peu déstabilisés. Justement, le pseudo-professeur (sa page Wikipedia vous permettra d’en apprendre plus sur l’usurpation de titre du personnage) va conclure à une origine psychologique, l’esprit du propriétaire causant les bruits sourds (de la télékinéquelquechose). Suite à un “exorcisme scientifique”, Lignon prétendra faire cesser les bruits (c’est la version qu’il défend dans des ouvrages suivants, au moins jusqu’en 1994).

Bien entendu, les coups n’ont en fait jamais cessé. Comment faire cesser le phénomène inexplicable? Simplement en l’expliquant : un ex-journaliste scientifique, avec l’aide d’un géologue, montrera que ces bruits proviennent en fait de “coups de bêlier” d’une rivière souterraines contre ses parois. Explication parfaitement rationnelle, donc, mais qui ne tombe pas vraiment sous le sens. Il est alors plus facile de faire intervenir des fantômes ou la puissance de l’esprit lorsque l’on n’a pas la solution, plutôt que d’accepter de ne pas être omniscient.

À propos d’horloge interne.

Le rythme biologique joue un rôle important dans l’adaptation des êtres vivants à leur environnement, notamment pour celles exposées aux contraintes de la vie au grand air. Ainsi, l’alternance jour/nuit par exemple fait que les suites de périodes de sommeil et de veille s’organisent naturellement, et une bonne partie des organismes suit un rythme basé sur une période de 24 heures. Jusqu’à présent, ce rythme était présumé être d’origine génétique (comme on peut le lire par ailleurs sur la page Wikipedia), mais un couple d’articles parus dans le journal Nature vient remettre en cause ce paradigme, et donner un peu plus d’informations sur l’horloge interne.

Le premier article, écrit par des chercheurs de l’Université de Cambridge, s’intéresse aux globules rouges humains. Les scientifiques ont en effet extrait et purifié des globules rouges de donneurs (sains et volontaires), et les ont plongé dans le noir à la température du corps humain. Ils ont alors fait des relevés à intervalles réguliers, en se focalisant sur une protéine antioxydante, la Peroxiredoxin, produite en grande quantité par les globules rouges. Les chercheurs ont alors pu observer que la production de cette protéine suivait un rythme de 24 heures. Cela ne serait pas si étonnant si les globules rouges, contrairement à la grande majorité des autres cellules, ne possède pas d’ADN. L’horloge interne serait donc codée dans la structure de la cellule d’une façon différente.

Mieux connaître les mécanismes dirigeant l’horloge médicale peut présenter un intérêt sur le plan médical, puisque l’on sait qu’une horloge contrariée (pour des raisons professionnelles par exemple, dans le cas d’employés faisant des postes ou des pilotes de ligne) peut être associée au diabète ou à des problèmes mentaux.

Le second article, lui, nous vient en partie du Laboratoire d’Océanographie Microbienne de Banyuls. Ils ont suivi la même procédure que dans le cas des globules rouges, mais cette fois avec une algue du joli nom de Ostreococcus tauri. On sait que pour cette algue, l’activité génétique varie en fonction de l’heure de la journée (par exemple, le gène CCA1 est exprimé le matin, TOC1 le soir). Mais en plongeant l’algue dans l’obscurité, on peut arrêter son activité génétique. Ce qui n’empêche pas, comme dans le cas des globules rouges, que la production de Peroxiredoxine garde une période de 24 heures. Cela confirme l’étude précédente : en plus d’éventuels régulateurs génétique, l’horloge biologie est remontée par d’autres mécanismes, et il est fort possible qu’ils soient partagés par un très grand nombre d’organisme si l’on en croit les similitudes entre algues et globules rouges humains, pourtant séparés par l’évolution il y a très longtemps.

Du conflit d’intérêt (ou “votre chèque, je l’attends toujours”).

Hippocrate refusant les conflits d'intérêts.

Vous pouvez sans doute le subodorer aux sujets évoqués de temps à autre sur ce blog, mais il m’est arrivé régulièrement d’exposer ma façon de penser sur les théories “alternatives” un peu partout sur la toile. Il est fort heureusement des endroits où l’on peut “discuter” de façon calme et sereine, ou en tout cas échanger des arguments. Mais bien plus souvent, c’est un tombereau d’insultes qui vous tombe dessus. Et parmi ces insultes, il y en a plusieurs récurrentes. Souvent, par exemple, je suis comparé à un ovidé incapable de remettre en question la “science officielle”. Il n’y a je pense pas grand chose à ajouter dans ces cas là. Une autre réponse qui revient, et que je trouve plus intéressante, est l’assertion que je suis payé (quand on me fait crédit d’un peu de capacité intellectuelle, sinon on fait de moi un idiot utile) par une industrie qui a intérêt à cacher des choses aux citoyens.

Que les choses soient bien claires : je ne suis payé par personne pour exprimer des idées sur Internet, et quand bien même ma vie professionnelle pourrait s’orienter vers une carrière au sein d’un grand groupe, j’espère avoir l’éthique suffisante pour éviter les interférences. Bien sur, je vous demande là de me croire sur parole, mais, au final, que vous le fassiez ou non ne devrait pas trop affecter le reste du message.

Ce genre de pensée (que certains puissent être payés par de puissantes firmes pour insinuer de contre-vérités) peut parfois malheureusement se trouver vrai, y compris dans le petit microcosme des blogs scientifiques comme l’a montré le scandale du Pepsigate (ou un blog promotionnel s’est retrouvé mêlé à d’autres blogs indépendants sur la plate-forme Scienceblogs). Mais il est naïf de penser la société sur un mode binaire, où des grands groupes industriels chercheraient à pourrir les esprits pour maximiser leurs profits tandis que de courageux hérauts d’un mode de vie plus sain sacrifieraient leurs temps pour la défense du bien commun. En réalité, le conflit d’intérêt est bien des deux côtés de la barrière. Certes, il ne s’agit pas de minimiser la nuisance de certains lobbys industriels (j’ai pu pâtir en un an à Los Angeles des méfaits du lobby automobile sur la vie quotidienne d’une population quasiment privée de transports en commun). Mais de voir que beaucoup plus de gens que l’on croit disposent d’un capital, ou espèrent des profits suffisants, pour faire passer leur message de façon détournée et parfois néfaste. Trois exemples me viennent…

A tout seigneur, tout honneur : Andrew Wakefield a fait l’objet de quelques articles ici-même, et est encore au centre de l’actualité “scientifique”. Le British Medical Journal vient en effet de publier une enquête du journaliste Brian Deer, qui revient sur l’article qui a rendu célèbre le Dr Wakefield. Ce dernier, paru dans The Lancet, montrait un lien entre le vaccin RRO et l’apparition d’autisme. L’article a depuis, chose rarissime, été retiré du Lancet (en règle générale, on se contente de rectificatif). Brian Deer montre ainsi qu’en plus d’une éthique douteuse (c’est cette question précise qui a causé le retrait de l’article), les résultats ont tout simplement été fabriqués (l’apparition de troubles des mois plus tard devenant comptabilisés comme “moins d’un jour après” l’inoculation du vaccin). Bien entendu, le monde des anti-vaccination est secoué, mais est déjà en ordre de bataille pour soutenir son porte-étendard. Et ça ne rate pas : dans une interview à CNN, Wakefield qualifie Deer d’”homme de main des intérêts pharmaceutiques”, bien entendu sans preuves. Mais voilà, la situation n’est pas si blanche : le bon docteur avait, peu avant de publier son article tant décrié, déposé des brevets sur un vaccin RRO alternatif. Et bien sur, quoi de mieux que de descendre la concurrence, quitte à mentir un peu?

Un autre groupe à être victime du lobbyisme actif des “big pharma”, si l’on en croie ce qu’ils disent, est celui des homéopathes. Ils s’inscrivent dans le mouvement des “médecines alternatives”, qui s’oppose pour eux à l’allopathie, et prônent l’abandon des médicaments conventionnels au profit de substances actives extrêmement diluées, choisies sur des principes plus ou moins ésotériques. Le grand problème de cette communauté est simple : sans même se pencher sur le mécanisme proposé, il n’existe aucune preuve sérieuse de son efficacité. Alors bien sur, la restriction “sérieuse” peut m’être reprochée, mais j’entends par là une preuve obtenue dans des conditions usuelles pour n’importe quel médicament. L’argument vient alors de suite : les revues scientifiques sont aux ordres des compagnies pharmaceutiques, et l’homéopathie resterait une pratique “artisanale”, loin d’avoir les capacités de financer de telles recherches. À y regarder de plus près, une société comme Boiron, affiche d’après ses propres données un chiffre d’affaire de plus de 220 millions d’euros en 2009. Il est dans leur intérêt, et dans l’intérêt des homéopathes (qui vivent donc de la pratique de l’homéopathie), de ne pas financer d’études : leurs produits se vendent, leurs clients peuvent continuer à penser profiter d’une cure miraculeuse maintenue dans l’ombre par les gros groupes pharmaceutiques. Ils peuvent donc gagner de l’argent sans se soucier le moins du monde de l’efficacité de ce qu’ils préconisent.

Enfin, sortons du monde médical pour nous intéresser à une autre controverse, celle sur les OGMs. Quand on prononce ce mot honni en France, on pense tout de suite à Monsanto et à toutes les horreurs de type Agent Orange. Bien entendu, il ne s’agit pas de dire que la firme américaine est vertueuse, elle a du commettre son lot d’ignominies comme toutes les entreprises de cette taille. L’actualité franco-française des OGMs met elle encore une fois les deux mondes, en la personne de Gilles-Éric Séralini, président du conseil scientifique du CRIIGEN, et de Marc Fellous, président de l’association Française des Biotechnologies Végétales. Ce dernier vient d’être condamné pour diffamation, pour avoir douté de l’indépendance des recherches du premier en raison de ses liens avec Greenpeace. Et là encore, les problèmes de conflits d’intérêts sont agités dans tous les sens. Le Dr Séralini affirmait en effet, sans fournir de preuves, en avril 2007 aux caméras d’Envoyé Spécial : « On a tous été approchés par des cabinets privés qui nous proposent quelques milliers d’euros de l’heure, voire plus, selon la responsabilité que vous avez, pour [...] être favorable aux biotechnologies. » Le propos est clair : les scientifiques sont corrompus, seuls un petit nombre (ceux opposés aux OGMs) disent la vérité.  Le CRIIGEN se veut lui “indépendant et apolitique”. Bien entendu, son caractère apolitique est surement corroboré par l’ancienne coïncidence de ses bureaux avec le parti Cap 21. Il est également intéressant de noter qu’il est financé par plusieurs acteurs de la grande distribution, comme Carrefour qui a lancé son étiquetage “élevé sans OGM”, mais aussi par des entreprises issues du mouvement “biologique” comme “Le jardin Bio”. Rien ne permet de dire que cela influence les recherches du CRIIGEN (qui n’ont pour le moment pas fait grand bruit dans les pages des revues scientifiques), tout comme aucune preuve de fraudes de la part de Monsanto ou autre partisan des OGMs n’a été découverte pour le moment (à ma connaissance).

Ma conclusion pourrait être résumée assez simplement : méfiez vous de tout le monde. Ce n’est pas parce que quelqu’un s’oppose aux grands empires financiers qu’ils n’ont pas intérêt à le faire. Le mieux, c’est encore de faire marcher son esprit critique, et de laisser de côté les arguments ad hominem pour ne s’intéresser qu’à la logique et aux arguments scientifiques.

Spintronique : le nano-tube de l’hiver?

Nanotubes de carbone chez softmachines.org

Il arrive que deux découvertes plutôt “à la mode” se marient, avec plus ou moins de succès (on se souviendra du croisement tecktonik-emo d’il y a cinq-six ans), en faisant naître, quand il s’agit de science (où la possibilité d’une chance d’existence est toujours annoncée en grande pompe au moins cinq ans en avance), de grands espoirs. C’est ce qui se passe quand la découverte sanctionnée par le Nobel de Physique 2010, la fabrication de graphène – un assemblage en feuillet d’atomes de carbone – est une des voies envisagées pour concevoir les ordinateurs de demain.

En effet, nos ordinateurs actuels, comme une très grande partie de nos outils, reposent sur l’électronique, c’est-à-dire sur le mouvement des charges électriques élémentaires que sont les électrons. Mais une autre caractéristique de ces électrons est intéressante : ils possèdent un champ magnétique, nommé spin, qui peut (puisqu’il est pour un électron seul dans un état sur deux possible) former une information (un bit classique), mais aussi s’associer avec le spin d’un autre électron pour former une information plus complexe (on parlera alors de Qubit). Le passage du bit au Qubit peut potentiellement permettre une explosion exponentielle des puissances de calcul des futurs ordinateurs, basés sur la spintronique.

Et pour le moment, la grande majorité des essais de fabrication d’un tel ordinateur quantique sont basés sur le Silicium, hérité de la technologie électronique. Mais les progrès réalisés dans les assemblages de carbone, un élément aux propriétés semblables au silicium, permettent de se poser la question de son utilisation. Or, jusqu’ici, cela ne semblait qu’une vague promesse, à l’instar d’une équipe d’Aimé Jacquet en 1997 dont on entrevoit les promesses mais qui pose beaucoup de problèmes techniques. Notamment le fait que, dans les feuillets de graphène, le spin des électrons n’est pas affecté par le mouvement de ceux-ci, mais est aléatoire : pas très pratique pour transmettre de l’information.

En revanche, que se passe-t-il lorsque l’on plie ce feuillet, pour en faire un tube ? C’est ce qu’ont tenté des chercheurs du Niels Bohr Institute au Danemark, qui publient le résultat de leurs expériences dans Nature Physics. Ils montrent que lorsque l’on force des électrons à se déplacer le long du tube (pour décrire un cercle), leurs spins tournent (i.e. la direction du champ magnétique propre de l’électron change suivant sa position). Théoriquement, on savait que c’était possible dans le cas d’un électron seul se déplaçant dans le vide le long d’un nanotube parfait – autant dire rien d’exploitable en pratique. Maintenant, on sait que c’est réalisable avec un nombre arbitraire d’électrons, dans l’air et avec un nanotube où l’on trouve des impuretés et des défauts, ce qui est bien plus proche de conditions d’utilisation réalistes. L’article montre comment on peut jouer sur l’intensité de cet effet, voire l’annuler. Un petit pas de plus sur la route de l’ordinateur quantique, qui reste tout de même assez lointain.

À la rescousse des neurones au bord du suicide.

C'est beau un neurone la nuit (image CNRS).

Au cours de son développement, le corps humain a un grand défi à relever : connecter tous les organes au centre du contrôle, le cerveau. Pour cela, des neurones sont déployés sur de grandes distances vers les divers membres et muscles, et la bataille n’est pas gagnée d’avance. Pour compenser la difficulté rencontrée par les neurones pour arriver à bon port, notre corps en produit deux fois plus que nécessaire. Et à l’instar des spermatozoïdes, le premier neurone à arriver à destination bénéficiera de toutes les ressources utiles à sa survie. Les neurones restés sur le carreau sont voués au suicide, tel le premier Bérégovoy (ou Kurt Cobain, Eva Braun, Mike Brant et Lolo Ferrari, rayez la mention inutile suivant votre génération) venu. Ce processus est programmé dans le code génétique de toutes les cellules, c’est l’apoptose.

La compréhension de ce mécanisme de mort cellulaire est d’importance : en effet, mieux l’appréhender pourrait permettre de contrer la dégénérescence des neurones observée dans la maladie d’Alzheimer ou la chorée de Huntington. Et un pas vient d’être franchi dans la bonne direction, apprend-on à la lecture de Genes & Development. On peut en effet, grâce à des chercheurs de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, en apprendre plus sur le rôle d’une molécule particulière pour contre-carrer l’apoptose. Cette molécule porte le doux nom de miR-29b, et est un microARN, c’est-à-dire un brin de quelques nucléotides (les briques élémentaires de l’ADN). Ce type de molécules sert principalement à empêcher l’expression de certains gênes. En l’occurrence, les scientifiques se sont rendus compte que miR-29b était peu présente chez les patients atteints de maladies neurodégénératives. Et en l’injectant dans des neurones, on se rend compte que ceux-ci résistent à plusieurs signaux déclencheurs de l’apoptose, plus vaillants que Zsa Zsa Gabor.

En y regardant de plus près, on comprend un peu mieux le rôle de la molécule. Celle-ci interagit avec les gènes de la famille Bcl-2, qui jouent un rôle initiateurs dans l’apoptose. Ces gènes ont la particularité d’être redondants, de sorte que si l’un d’entre eux est inhibé, les autres sont encore actifs et déclenchent la mort de la cellule ou du neurone. Mais miR-29b interagit avec 5 gènes de cette famille, bloquant ainsi en même temps toutes les possibilités de démarrer le suicide. Cela ouvre de nouvelles possibilités de traitement pour les maladies neurodégénératives, tout en ayant un avantage majeur : il s’agit ici d’empêcher la mort de neurones, et non de stimuler la croissance de nouveaux neurones. Ainsi, on évite de faire croître les cellules jusqu’à ce qu’elles soient hors de contrôle, provoquant un cancer.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.