Du conflit d’intérêt (ou « votre chèque, je l’attends toujours »).

Hippocrate refusant les conflits d'intérêts.

Vous pouvez sans doute le subodorer aux sujets évoqués de temps à autre sur ce blog, mais il m’est arrivé régulièrement d’exposer ma façon de penser sur les théories « alternatives » un peu partout sur la toile. Il est fort heureusement des endroits où l’on peut « discuter » de façon calme et sereine, ou en tout cas échanger des arguments. Mais bien plus souvent, c’est un tombereau d’insultes qui vous tombe dessus. Et parmi ces insultes, il y en a plusieurs récurrentes. Souvent, par exemple, je suis comparé à un ovidé incapable de remettre en question la « science officielle ». Il n’y a je pense pas grand chose à ajouter dans ces cas là. Une autre réponse qui revient, et que je trouve plus intéressante, est l’assertion que je suis payé (quand on me fait crédit d’un peu de capacité intellectuelle, sinon on fait de moi un idiot utile) par une industrie qui a intérêt à cacher des choses aux citoyens.

Que les choses soient bien claires : je ne suis payé par personne pour exprimer des idées sur Internet, et quand bien même ma vie professionnelle pourrait s’orienter vers une carrière au sein d’un grand groupe, j’espère avoir l’éthique suffisante pour éviter les interférences. Bien sur, je vous demande là de me croire sur parole, mais, au final, que vous le fassiez ou non ne devrait pas trop affecter le reste du message.

Ce genre de pensée (que certains puissent être payés par de puissantes firmes pour insinuer de contre-vérités) peut parfois malheureusement se trouver vrai, y compris dans le petit microcosme des blogs scientifiques comme l’a montré le scandale du Pepsigate (ou un blog promotionnel s’est retrouvé mêlé à d’autres blogs indépendants sur la plate-forme Scienceblogs). Mais il est naïf de penser la société sur un mode binaire, où des grands groupes industriels chercheraient à pourrir les esprits pour maximiser leurs profits tandis que de courageux hérauts d’un mode de vie plus sain sacrifieraient leurs temps pour la défense du bien commun. En réalité, le conflit d’intérêt est bien des deux côtés de la barrière. Certes, il ne s’agit pas de minimiser la nuisance de certains lobbys industriels (j’ai pu pâtir en un an à Los Angeles des méfaits du lobby automobile sur la vie quotidienne d’une population quasiment privée de transports en commun). Mais de voir que beaucoup plus de gens que l’on croit disposent d’un capital, ou espèrent des profits suffisants, pour faire passer leur message de façon détournée et parfois néfaste. Trois exemples me viennent…

A tout seigneur, tout honneur : Andrew Wakefield a fait l’objet de quelques articles ici-même, et est encore au centre de l’actualité « scientifique ». Le British Medical Journal vient en effet de publier une enquête du journaliste Brian Deer, qui revient sur l’article qui a rendu célèbre le Dr Wakefield. Ce dernier, paru dans The Lancet, montrait un lien entre le vaccin RRO et l’apparition d’autisme. L’article a depuis, chose rarissime, été retiré du Lancet (en règle générale, on se contente de rectificatif). Brian Deer montre ainsi qu’en plus d’une éthique douteuse (c’est cette question précise qui a causé le retrait de l’article), les résultats ont tout simplement été fabriqués (l’apparition de troubles des mois plus tard devenant comptabilisés comme « moins d’un jour après » l’inoculation du vaccin). Bien entendu, le monde des anti-vaccination est secoué, mais est déjà en ordre de bataille pour soutenir son porte-étendard. Et ça ne rate pas : dans une interview à CNN, Wakefield qualifie Deer d' »homme de main des intérêts pharmaceutiques », bien entendu sans preuves. Mais voilà, la situation n’est pas si blanche : le bon docteur avait, peu avant de publier son article tant décrié, déposé des brevets sur un vaccin RRO alternatif. Et bien sur, quoi de mieux que de descendre la concurrence, quitte à mentir un peu?

Un autre groupe à être victime du lobbyisme actif des « big pharma », si l’on en croie ce qu’ils disent, est celui des homéopathes. Ils s’inscrivent dans le mouvement des « médecines alternatives », qui s’oppose pour eux à l’allopathie, et prônent l’abandon des médicaments conventionnels au profit de substances actives extrêmement diluées, choisies sur des principes plus ou moins ésotériques. Le grand problème de cette communauté est simple : sans même se pencher sur le mécanisme proposé, il n’existe aucune preuve sérieuse de son efficacité. Alors bien sur, la restriction « sérieuse » peut m’être reprochée, mais j’entends par là une preuve obtenue dans des conditions usuelles pour n’importe quel médicament. L’argument vient alors de suite : les revues scientifiques sont aux ordres des compagnies pharmaceutiques, et l’homéopathie resterait une pratique « artisanale », loin d’avoir les capacités de financer de telles recherches. À y regarder de plus près, une société comme Boiron, affiche d’après ses propres données un chiffre d’affaire de plus de 220 millions d’euros en 2009. Il est dans leur intérêt, et dans l’intérêt des homéopathes (qui vivent donc de la pratique de l’homéopathie), de ne pas financer d’études : leurs produits se vendent, leurs clients peuvent continuer à penser profiter d’une cure miraculeuse maintenue dans l’ombre par les gros groupes pharmaceutiques. Ils peuvent donc gagner de l’argent sans se soucier le moins du monde de l’efficacité de ce qu’ils préconisent.

Enfin, sortons du monde médical pour nous intéresser à une autre controverse, celle sur les OGMs. Quand on prononce ce mot honni en France, on pense tout de suite à Monsanto et à toutes les horreurs de type Agent Orange. Bien entendu, il ne s’agit pas de dire que la firme américaine est vertueuse, elle a du commettre son lot d’ignominies comme toutes les entreprises de cette taille. L’actualité franco-française des OGMs met elle encore une fois les deux mondes, en la personne de Gilles-Éric Séralini, président du conseil scientifique du CRIIGEN, et de Marc Fellous, président de l’association Française des Biotechnologies Végétales. Ce dernier vient d’être condamné pour diffamation, pour avoir douté de l’indépendance des recherches du premier en raison de ses liens avec Greenpeace. Et là encore, les problèmes de conflits d’intérêts sont agités dans tous les sens. Le Dr Séralini affirmait en effet, sans fournir de preuves, en avril 2007 aux caméras d’Envoyé Spécial : « On a tous été approchés par des cabinets privés qui nous proposent quelques milliers d’euros de l’heure, voire plus, selon la responsabilité que vous avez, pour […] être favorable aux biotechnologies. » Le propos est clair : les scientifiques sont corrompus, seuls un petit nombre (ceux opposés aux OGMs) disent la vérité.  Le CRIIGEN se veut lui « indépendant et apolitique ». Bien entendu, son caractère apolitique est surement corroboré par l’ancienne coïncidence de ses bureaux avec le parti Cap 21. Il est également intéressant de noter qu’il est financé par plusieurs acteurs de la grande distribution, comme Carrefour qui a lancé son étiquetage « élevé sans OGM », mais aussi par des entreprises issues du mouvement « biologique » comme « Le jardin Bio ». Rien ne permet de dire que cela influence les recherches du CRIIGEN (qui n’ont pour le moment pas fait grand bruit dans les pages des revues scientifiques), tout comme aucune preuve de fraudes de la part de Monsanto ou autre partisan des OGMs n’a été découverte pour le moment (à ma connaissance).

Ma conclusion pourrait être résumée assez simplement : méfiez vous de tout le monde. Ce n’est pas parce que quelqu’un s’oppose aux grands empires financiers qu’ils n’ont pas intérêt à le faire. Le mieux, c’est encore de faire marcher son esprit critique, et de laisser de côté les arguments ad hominem pour ne s’intéresser qu’à la logique et aux arguments scientifiques.

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One Response to Du conflit d’intérêt (ou « votre chèque, je l’attends toujours »).

  1. Théophile says:

    Du coup, je me demande pour quel lobby avez-vous écrit cet article !
    Est-ce celui de la blogosphère influente, pour laquelle vous méritez d’appartenir ? Ou encore pour le lobby des gens pour et contre à la fois les OGM, les voitures, et l’homéopathie ?

    Le doute subsiste, mais cette fois ci, j’ai décidé de vous faire confiance ! Merci pour ce billet qui devrait être dans la tête de chacun : il est difficile de faire une action qui soit tout à fait neutre, et le camp d’en face verra toujours une tentative de rapprochement vers ses opposants…

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