Loin des yeux, loin du coeur?

Si il faut comprendre via cet adage qu’on ne pense pas à ce qu’on ne voit pas régulièrement (parlez en aux habitants du Darfour ou à Larusso), peut être la réciproque est elle vraie? Tout le monde se souvient (enfin, se souvient, tout est relatif) des cours de trigonométrie ou des cours sur la glycogénogénèse (j’avais prévenu), et de la difficulté de prêter attention à ce qui s’écrit sur le tableau noir quand l’esprit vagabonde. Loin de l’esprit, loin des yeux.

On savait déjà, depuis 2006, que lorsque l’on se perd dans ses pensées, l’activité du cerveau liée à la gestion des informations externes ralentit, au profit des informations internes. Si c’est vrai au niveau cérébral, cela doit donc avoir un impact sur le comportement de notre corps. En particulier, sur le récepteur sensoriel évoqué par l’adage: l’œil. C’est à l’activité oculaire que se sont intéressés deux chercheurs de l’Universite de Waterloo au Canada, en la mettant en rapport avec la concentration sur une tâche. On peut lire leur exposé dans le journal Psychological Science, et leur vérification de notre version un peu modifiée du dicton populaire.

L’expérience qu’ils ont conçue consiste à demander à 15 volontaires de lire un texte sur un ordinateur. Au moyen d’une caméra, les mouvements de yeux sont suivis et enregistrés, ce qui permet de savoir, outre le mot que le sujet lit, le nombre de battements de ses paupières. De plus, de temps à autre, l’ordinateur émet un signal sonore, et le sujet doit indiquer si il est à ce moment attentifs à ce qu’ils lisent ou si leur esprit est ailleurs (y compris si ils repensent à d’autres parties du texte). On peut ainsi se rendre compte que lorsque l’on pense à autre chose, les yeux restent moins fixes, et les paupières battent plus.

Les chercheurs expliquent cela à la lumière de ce que l’on sait déjà sur l’activité cérébrale: le sujet va chercher à moins acquérir d’informations extérieures si il est perdu dans ses pensées, puisque de toutes façons celles-ci sont jugées moins importantes par le cerveau. Ainsi, les yeux passeront plus de temps fermés, ce qui accroit l’isolement du sujet, ou dans le vide, sans chercher à acquérir des détails précis.

Plus subtil que le bâillement, les yeux qui clignent peuvent être un bon indicateur du niveau général d’attention. Bien sur, les applications vont plus loin que le cours de maths: par exemple, on peut imaginer un système de sécurité pour les transports se basant en partie là-dessus, pour avertir le conducteur/chauffeur/pilote que sa concentration baisse.

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Ne dérangez pas les infirmières

Tout le monde l’a déjà vécu: quand on fait quelque chose d’important, on n’aime pas être interrompu. Et une fois interrompu, il est parfois difficile de s’y remettre. On sait même qu’une interruption résulte en général en une baisse d’efficacité, preuve que la science s’est déjà penchée sur le problème. Et si il y a un domaine où les erreurs d’inattention peuvent coûter cher (plus que des inattentions bêtes, comme oublier de demander sa carte d’identité à une prostituée pour vérifier son âge), c’est bien le domaine médical: dans certaines circonstances, on peut observer une erreur d’administration de médicaments par patient et par jour. Toutefois, l’étendue du problème reste obscur, tant qu’une étude systématique des erreurs hospitalières n’est pas mise en route.

Votre ami chirurgien a t il vraiment besoin que vous lui donniez la clef de votre ceinture de chasteté à ce moment précis?

Une équipe de chercheurs australiens vient de publier dans Archives of Internal Medicine une enquête sur le rôle néfaste que peuvent jouer les interruptions des infirmières dans leurs tâches. Pour cela, ils ont observé 98 infirmières dans deux hôpitaux australiens, administrant 4,271 médicaments à 720 patients pendant plus de 505 heures. Les interruptions ont été notées, et les erreurs classées en deux types: les erreurs dans la procédure (pas de lecture des étiquettes, erreur dans l’identification d’un patient ou non lecture de l’historique) et les erreurs médicales (mauvais médicament, mauvais dosage, mauvaise formulation). Au moins une des premières arrive dans 74.4% des cas, et au moins une erreur médicale dans 25%, la plupart du temps sans conséquences majeures (mort ou procès), quand 53.1% des procédures subissent au moins une interruption.

Une fois les données analysées, on peut alors se rendre compte de la nocivité des interruptions: chacune d’entre elle est associée à une augmentation du risque d’une erreur de procédure de 12.1% et d’erreur médicale de 12.7%. De plus, le risque d’une erreur grave passe de 2.3% sans interruption à 4.7% après quatre interruptions.

Cette étude montre donc la nécessité de repenser la communication à l’hôpital, pour éviter toutes ces interruptions intempestives. Par exemple, le port d’une blouse marquée « ne pas interrompre » lorsqu’une procédure est en cours peut être un plus, ou un recours à une communication plus écrite, à l’aide de tableaux pour les informations importantes, plutôt qu’orale, est aussi une voie à suivre. Et pour les patients, être un peu moins bavards?

Est-ce l’amour ou la jalousie qui rend aveugle?

La jalousie est le pendant obscur de l’amour, exprimant un mélange, entre autres, de peur du manque et de besoin d’exclusivité. Elle peut devenir extrême, provoquant des drames, des crimes, des bris de vaisselle. Mais de façon latente, quels sont les effets de la jalousie sur notre propension à nous concentrer?

Dans le journal Emotion paraît une étude sur le sujet, conduite par une équipe de l’Université du Delaware, sur les conséquences de la jalousie sur la concentration. Plus particulièrement, ils se sont penchés sur le cas de femmes jalouses, grâce à une expérience simple: des couples tests se voient assignés chacun une tâche, côte à côte, les femmes devant indiquer quand un paysage apparaît furtivement à l’écran, les hommes devant eux juger de la beauté de certains paysages. A la moitié de l’expérience, les choses changent: l’homme ne doit plus noter la beauté de paysages, mais celle d’autres femmes. Pour finir, on demande à la compagne de noter sa gêne par rapport à l’épreuve infligée à son partenaire.

Les résultats font apparaître une forte corrélation entre le degré de gêne (qu’on peut supposer représenter la jalousie) et la propension à ne pas être capable de voir les paysages, distrait par autre chose: si la jalousie ne rend pas aveugle, elle nous empêche de voir attentivement ce qui se passe autour de nous, tant nous sommes concentrés sur l’objet du délit.

Les chercheurs prennent toutefois des pincettes sur l’extrapolation de ce résultat: que donnerait la même étude sur les hommes? Les réactions seraient elles équivalentes?