Le racket des drongos de la ‘Ndrangheta.

Un drongo. Notez l'oeil fourbe et le bec vicieux.

Les relations entre un parasite et son hôte peuvent varier du tout au tout, du pirate insidieux qui se sert de votre réseau Wi-Fi pour télécharger « Plus belle la vie » en toute impunité aux enfants qui ne veulent pas quitter le foyer parental et que l’on tolère tant bien que mal. Dans la nature, ces relations prennent aussi des formes très diverses, et permettent d’en apprendre un peu plus sur la coévolution et ses mécanismes qui tiennent de la course aux armements entre les espèces. Et parfois, les analogies humaines prennent une tournure inattendue.

C’est le cas de la relation qui se tisse dans le désert du Kalahari entre les drongos et les cratéropes bicolores. Les seconds sont de pacifiques insectivores, mais les premiers se nourrissent par le larcin, en volant la nourriture d’autres oiseaux. On s’attendrait à ce que les voleurs fassent profil bas pour se faire oublier de leurs victimes, mais une équipe de chercheurs du Royaume-Uni, d’Afrique du Sud et d’Australie vient de montrer qu’il en était tout autrement dans le journal Evolution. En effet, les drongos viennent parader juste au dessus de leurs pigeons, en se permettant de lâcher un petit cri très caractéristique toutes les quatre à cinq secondes.

Les oiseaux délinquant se comportent en fait en de véritable mafieux. En s’affichant clairement aux alentour du cratéropes, ils montrent qu’ils montent la garde. Leurs « protégés » peuvent alors se nourrir tranquillement. D’autant plus que le drongo n’est pas vraiment violent : pour se nourrir, il imite le cri des prédateurs ; les oiseaux alentours s’envolent alors, abandonnant leur nourriture durement dénichée. Finalement, les cratéropes ont évolué en acceptant de payer ce tribut sporadique en l’échange d’une certaine tranquillité. Au point que lorsque l’on diffuse un enregistrement du cri de leurs protecteurs, on peut constater qu’ils ont tendance à s’éparpiller plus loin et à moins relever la tête pour surveiller les alentours.

En revanche, les victimes ne sont pas dupes : si les drongos leurs sont utiles, ils savent bien qu’ils ne sont pas fiables. L’expérience prouve en effet qu’ils répondent bien plus vite aux cris de leurs congénères qu’à ceux des gangsters. Cosa Nostra n’a rien inventé.

Le beau gosse impuissant, alternative aux pesticides?

Pour se débarrasser des insectes nuisibles qui endommagent les cultures, l’approche traditionnelle consiste à répandre sur les plantations divers pesticides, plus ou moins adaptés aux espèces visées.  Ces épandages sont toutefois très mauvais pour l’environnement, il n’y a qu’à voir pour s’en persuader l’état des nappes phréatiques en Bretagne, contaminées notamment par des nitrates. Grâce au développement des biotechnologies, l’épandage peut être limité par l’utilisation de plantes génétiquement modifiées (PGM), produisant « naturellement » des toxines comme le Bacillus Thuringiensis, plus connu sous le sobriquet « Bt ».

Outre les problèmes liés à la contamination d’autres plantes, voire à la toxicité pour l’homme ( ce qui reste une question ouverte, même si l’expérience tend à prouver que les risques sont faibles), cette technique risque de provoquer une coévolution des insectes visés. Nous avons déjà vu que la coévolution pouvait être un fort moteur d’évolution, et dans notre cas, les insectes deviennent peu à peu, par sélection naturelle, résistants aux toxines. Cela oblige à repenser constamment les plants, à varier les toxines, ce qui augmente considérablement les couts.

Une équipe de l’Université Hébraïque de Jérusalem a peut-être trouvé un astucieux moyen de contourner ce problème, tout en évitant de répandre des toxines dans l’environnement. Publié dans le ISME Journal, leurs recherches montrent comment une approche ancienne du problème, celle de l’insecte stérile, peut bénéficier des progrès en biotechnologie. La technique est simple: il s’agit de relâcher dans l’environnement des mâles de l’espèce visée, préalablement stérilisés. Les femelles vont donc copuler avec ces mâles, produisant des œufs non fertiles, et la population va donc décroître petit à petit.

Cela suppose d’élever un grand nombre d’insectes, de les stériliser et de les transporter pour les répandre dans la nature. Toutes ces étapes peuvent affecter la compétitivité sexuelle des mâles (leur pouvoir de séduction, pour faire simple). L’équipe du Pr. Yuval a donc cherché ce qui rendait les mâles d’une espèce simple de mouche, la drosophile, séduisants. En optimisant leur nutrition, et les bactéries dans leur environnement, les chercheurs ont pu créer des mâles ultimes, irrésistibles pour les femelles, mais stériles. Leur utilisation est donc rendue bien plus efficace.

Cette technique permettrait donc, après quelques recherches initiales sur les différents parasites de nos cultures (on ne parle pas de télé-réalité), d’avoir un effet pesticide sans utiliser de produit chimique, et en minimisant les risques de coévolution. Une adaptation des habitudes des insectes n’est pas à exclure, du même type que celle décrite dans Et on tuera tous les affreux. On peut également penser à d’autres utilisations, notamment pour combattre les maladies véhiculées par les moustiques.

Un petit pas en avant dans la compréhension de l’évolution.

Parmi les divisions que l’on peut faire entre les êtres humains, en voici une: il y a ceux qui croient que les êtres vivants ont été créés tel quel par un dieu/créateur/horloger/webmaster, et les autres. Cet article va plutôt s’adresser aux autres, puisqu’on va y parler d’évolution.

Papillons de lumière

Je ne sais pas pour vous, mais moi, au siècle dernier (oui, bon, je sais), lorsqu’on m’a présenté l’évolution, on l’a fait avec un exemple  classique: celui de la phalène du bouleau. Pour résumer, il s’agit d’un papillon, que l’on peut trouver par exemple dans les environs de Manchester. Or, il se trouve que 150 ans avant Eric Cantona, ce papillon était blanc. Petit à petit, quelques papillons sombres sont apparus, et, à la fin du XIXe siècle, ces papillons sombres constituaient l’immense majorité de la population des phalènes. L’explication se trouve dans la mutation de la ville, en pleine révolution industrielle: les arbres ont vite été noircis par les pollutions diverses des industries naissantes (il faut dire qu’à l’époque, l’écologie n’était pas à la mode), rendant les papillons blancs plus visibles une fois posés sur l’écorce, et donc plus vulnérables face aux prédateurs (mais quel animal peut bien manger des papillons? C’est presque comme manger des bébés pandas). La sélection naturelle s’est donc effectuée au travers d’une adaptation à l’environnement.

Cette vision de l’évolution par l’adaptation à l’environnement m’a marqué, et je ne suis pas le seul apparemment, l’encyclopédie Wikipedia citée juste au dessus donnant une version des faits un peu similaire. En réalité, il n’est pas évident que ce soit aussi simple.

Le docteur Steve Paterson de l’Université de Liverpool et ses collaborateurs viennent en effet de publier un article dans la prestigieuse revue Nature montrant que le principal vecteur d’évolution pourrait bien être les interactions entre espèces. Cette étude se base sur une hypothèse d’un biologiste américain, Leigh Van Valen, poétiquement appellée « hypothèse de la reine de cœur »: dans De l’autre côté du miroir, la suite d’Alice au pays des merveilles, Alice s’étonne, dans une course avec la reine de cœur, de courir alors que le paysage lui ne défile pas. La reine lui répond alors qu’il faut courir vite pour rester sur place.

C’est en étudiant une bactérie, Pseudomonas Fluorescens (SBW 25 de son petit nom), et un virus parasite, le phage Φ2. Ils ont donc comparé l’évolution du virus dans deux cas: soit le virus et la bactérie peuvent évoluer, soit le virus évolue seul. Dans le premier cas, on assiste à une « course à l’armement » entre les deux organismes: la bactérie évolue pour se défendre du virus, et celui-ci mute pour contourner les nouvelles défenses. Dans ce cas, le virus évolue deux fois plus vite que lorsqu’il n’a pas à affronter une bactérie en constante évolution.

Cette étude montre donc que la coévolution, l’évolution simultanée de plusieurs espèces, est un puissant stimulant pour l’évolution des espèces, potentiellement capable de concurrencer l’adaptation à l’environnement. Etrangement, un regard sur notre histoire peut nous montrer un parallèle assez parlant: c’est en temps de guerre que la technologie fait de grands bonds en avant.